Yvonne Bourlat, bouche cousue Colin Lemoine

Vivre n’explique rien. Je veux dire par là deux choses différentes : le fait de vivre ne permet pas d’expliquer quoi que ce soit à la vie et le regard que nous posons sur la vie d’un autre n’autorise guère à la comprendre. C’est que la vie est une lame (de fond), et que nous sommes devant elle comme une poule devant un couteau. Nous piaillons, nous piaffons, nous nous fatiguons en coups de bec dans l’eau. Nous avons oublié la profondeur du silence et l’intensité du chant, nous n’entendons plus la paix ni le coq. C’est ainsi, la vie est un songe, ou une énigme. Admettons-le.

De la vie d’Yvonne Bourlat, je sais peu de choses, et ce n’est pas grave. C’est d’autant moins grave que j’ai des choses à voir, des œuvres par centaines, en noir et blanc, en couleurs, de petit ou grand format. Et ces œuvres valent toutes les reconstitutions biographiques, tous les fantasmes généalogiques, tous les kodachromes du monde, tous ces étranges souvenirs que l’on assigne tels des coupables. Ces œuvres me disent tout. Elles me disent que tout est là. Elles me disent même que tout est encore là. Ou presque.

Demeure

Naître en 1921, ce n’est pas rien, certes. C’est rencontrer la guerre, la privation, l’exil ou l’exode, la faim, la fin, la débâcle, la fatigue, l’espoir, l’immense espoir. C’est souvent partir, fuir, quitter sa demeure pour une autre, c’est habiter et ne jamais demeurer. Singulièrement, Yvonne Bourlat déménagea souvent. Elle peignit rue Lepic et Quai des Grands-Augustins, là où vécurent respectivement Vincent van Gogh et Pablo Picasso, ces artificiers de génie. Je pourrais parler de signe, je parlerai de sens. Car il y a toujours un sens – directionnel et intellectuel – à habiter un lieu : à Montmartre, elle monta la rue Lepic comme le Hollandais vers sa destinée, elle foula les mêmes pavés et les mêmes espoirs que lui, dont elle ne sut peut-être jamais qu’il avait été son éclaireur involontaire ; de sa fenêtre face à la Seine, elle vit ce qu’un Espagnol observa également depuis son grenier pendant la guerre, elle tâcha elle aussi de rendre forme, voire justice, à cette intimité universelle qui gouverne la misérable et splendide communauté des hommes.  Savait-elle que là, quai des Grands-Augustins, Honoré de Balzac avait écrit Le Chef-d’œuvre inconnu en 1831 ? Je ne sais pas si cela a du sens, mais on dirait presque un signe…

Œil

Bien sûr, je pourrais esquisser une petite typologie,  distinguer les œuvres figuratives des œuvres abstraites, les compositions voluptueuses des sujets religieux, les visages des corps, les fusains des vitraux, mais cela n’aurait pas grand intérêt. Car l’œuvre d’Yvonne Bourlat défie la taxinomie traditionnelle, elle n’a que faire des progressions, des avant-gardes, des « ismes », des césures, elle ne joue pas, elle ne bluffe pas, elle ne pose pas, elle s’offre dans son étendue nue, dans sa simplicité sans fard, presque claudélienne, indifférente à cette mode qui, pour tyranniser de nombreux artistes, les condamne au rang de suiveurs ou d’épigones.

Yvonne Bourlat n’aura jamais succombé à une formule. Elle laissait cela aux mathématiciens de bazar, aux charlatans du chevalet, aux mirliflors de paille. Non, elle aura regardé assidûment le monde afin d’en pénétrer la beauté diaprée, elle aura su dire la tendresse d’un ciel de traîne, le mystère infrangible d’une nature morte, l’ineffable solitude d’un citron. Elle aura choisi, pour paraphraser Francis Ponge, le « parti pris des choses », sans aplomb ni affèterie, sans baroque ni trompette, sans ces effets de style dont abusent ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas voir.

Or, Yvonne Bourlat, je le vois, savait voir. Elle n’avait pas peur de jeter un œil, de jeter ses yeux dans cette bataille avec le visible. Face à L’Œil écoute – qui me rappelle Odilon Redon et le dernier Picasso –, je devine sa pulsion optique infinie, ici à Cannes, là à Montparnasse, son désir inentamé de fouiller le réel pour percer son architecture, comme le font les enfants d’avant les mots. Voir pour percer, percevoir, voir pour croire, le voir pour y croire. Le visible est la forme domestique de l’invisible. Yvonne Bourlat le savait.

Irréductibilité

Le réel ne se donne pas d’emblée. Le réel est un kaléidoscope sublime, un paysage diffracté que le pinceau ou le stylo ne saurait gagner sans une lutte âpre. Il  n’est qu’à voir ses compositions prismatiques, légèrement cubisantes, pareilles à des vitraux et aux toiles de František Kupka et de Jean-Michel Atlan, pour mesurer la science rétinienne d’Yvonne Bourlat, auscultatrice joyeuse d’un monde en souffrance, non qu’il souffre mais qu’il attende, qu’il attende son regard à elle, voyeuse et voyante, pythie et sibylle.

Le réel est double souvent, dual parfois. Chez Yvonne Bourlat, comme chez Jean Dubuffet ou Jean Cocteau, les corps s’entremêlent jusqu’à souvent fusionner, élément mâle et élément femelle, homme et femme vus en miroir, symétrie spéculaire susceptible de dire l’imbrication des chairs comme celle des esprits. L’unité est un pluriel uni, réuni. L’Un est une rencontre sans dissolution : prête-moi tes yeux, donne-moi tes mains, offre-moi ta bouche, il y a un échange des dermes, des membres, une transaction amoureuse, un transport des gestes. Ce que tu es me permet d’accéder à moi-même. Emmanuel Levinas n’est pas loin, en somme.

Les parentés plastiques sont peut-être à chercher du côté de l’Europe occidentale, avec ses artistes symbolistes oubliés qui surent merveilleusement sonder la violence synthétique des âmes, ce point irrésistible de dépouillement où tout apparaît enfin, car le corps – ce drôle de mot – est assurément une épiphanie de l’être. Je pense à Xawery Dunikowski et à Boleslas Biegas, à Sarah Lipska, mais aussi à Franz Kafka, qui surent tous exprimer l’angoissante irréductibilité de cet être que nous disons « humain ».

Car les œuvres d’Yvonne Bourlat ont beau être présidées par la joie, elles n’en demeurent pas moins traversées par une mélancolie, par cette mélancolie qui est l’apanage des scrutateurs de l’âme, des arpenteurs du secret, des officiants muets du miracle quotidien. Si je regarde leurs yeux, je vois dans les visages dessinés par l’artiste des larmes éteintes, des pensées chahutées, des doutes majuscules, je vois que la joie n’est pas le bonheur, qu’elle est un état non pas d’abnégation mais de consentement, un consentement à être soi dans un monde qui hurle.

Bouche

Si je vois des yeux,  je vois surtout des bouches, dont Yvonne Bourlat avouait qu’elles étaient absolument cruciales dans ses compositions. Chez Alberto Giacometti c’était le nez, chez Yvonne Bourlat c’est la bouche qui est l’épicentre du visage. Bouche lippue, bouche verrouillée, bouche qui n’a pas besoin de s’ouvrir car la langue est celle des signes, celle des yeux, pas celle des bavardages ou des soliloques. Bouche au désir insoumis. Bouche, que veux-tu ? Bouche, que diras-tu si tu te mets à parler, toi qui as tant vu ? Bouche cousue par une pudeur que je pressens inépuisable.

La bouche est un royaume. Bouche des Enfers, bouche de métro, la bouche est une promesse, parfois une menace. Les bouches, chez Yvonne Bourlat, ressemblent à celles conçues par Amedeo Modigliani : elles taisent des secrets, retiennent des baisers, elles sont fermes, fermement souveraines. Leur silence est un vertige. Elles trônent, comme chez Paula Modersohn-Becker, dont certaines toiles résonnent infiniment avec celles d’Yvonne Bourlat. Paula, grande sœur tragique d’Yvonne. Paula, version nuit d’Yvonne. Paula qui mourut pour avoir enfanté, quand Yvonne sut engendrer sans périr.

Dessaisissement

Dans une œuvre, l’une des plus belles, on devine une femme, sa peau est brune, sa peau se dore de plusieurs reflets, son visage est un trou, une béance, sa chevelure est verte et rouge, pareille à une liane de sang. Elle tient dans ses mains une bouche, une grande bouche rouge. Elle offre sa bouche, comme on donne un baiser. Elle s’exproprie d’elle-même. Cette offrande, elle la fait à un être informe, grand astre solaire. S’agit-il d’un sacrifice, ainsi que le faisait les Aztèques au dieu Soleil ? J’y vois un double aveu : la peinture est, comme le dit Nicolas Poussin, « profession de choses muettes », et toute offrande est un dessaisissement de soi. J’y vois aussi cela : Yvonne Bourlat sut peindre et offrir, se taire et se dessaisir. Ne sont-ce pas là les clauses de la beauté, ce risque insensé ?

Colin Lemoine                                                                                                                               écrivain, historien de l’art, critique d’art

Yvonne Bourlat, artiste peintre inclassable Elisabeth Canitrot

Si vous voulez aller à la rencontre d’un peintre méconnu, qui a côtoyé de célèbres artistes de son temps, comme Michel Sima, sculpteur et photographe de Picasso, Alphonse Grebel ou Everling Picabia, femme de Francis Picabia, découvrez l’autobiographie d’Yvonne Bourlat, Le monde de l’incompréhension.

Enfant mal aimée, oubliée, tyrannisée par une sœur au fort tempérament, elle a su dans l’art et l’amour trouver son chemin. Peintre déjà récompensée à 13 ans, elle expose dans les grands salons parisiens mais les embûches sont pourtant nombreuses. La guerre, la faim (qui lui a fait troquer des œuvres contre un peu de nourriture), l’occupation, le vol de certaines de ses toiles, la captation d’autres œuvres, n’altèrent pas sa foi mais nourrissent son art et sa nature humble tout en l’éloignant du monde et d’une mise en lumière légitime.

Cet autoportrait lève entre ses pages, émaillées de poésie, une partie des secrets d’une femme hors du commun dont l’art a été le moteur presque tout au long de sa vie.

6 mars 2019